Maurice Joly, visionnaire sans le vouloir, exploité par les russes virtuoses de l'infox, pour l

Il faut lire : Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu., ou la politique de Machiavel au XIXème siècle. Ce débat uchronique, écrit par Maurice Joly, en 1864, aura une destinée étrange. Il servira de canevas à la police politique tsariste pour confectionner le sinistre Protocole des sages de Sion , afin de "lutter contre les révolutionnaires judéo-communistes". La pratique de l'infox est au Kremlin une seconde nature.
Ce petit livre publié en Belgique pour cause de censure signé ironiquement « par un contemporain » vaudront, malgré l’anonymat, à son auteur d’être condamné à 15 mois d’emprisonnement pour « excitation à la haine et au mépris du gouvernement », peine effectuée à la prison parisienne Sainte-Pélagie. S'il faut le lire, ce n'est pas pour l'usage frauduleux qui fut fait de sa contrefaçon par toutes sortes d'antisémites dont elle devint le bréviaire, mais en raison de l'éclairage visionnaire qu'il apporte.
On dit de ceux qui, dans le passé, ont prononcé des phrases qui se révèlent d'une actualité criante, qu’ils n’ont fait que dépeindre des traits éternels de l’humain. Mais si cette explication vaut pour ceux qui dépeignent nos passions, les organisations sociales sont d’une telle diversité que l’on a beau chercher des constantes dans l’Histoire, celle-ci ne se répète pas. Appeler Aristote ou Platon, Hobbes, Montaigne ou Descartes, ou telle autre haute figure de jadis et naguère, pour définir une conjoncture actuelle, cela n’a jamais de portée que par accident.
Esprit totalement oublié, Maurice Joly, avocat et journaliste français, est ce ceux qui font douter de l’originalité de notre époque, qu’en bien ou en mal, nous croyons si nouvelle, pour ne pas dire inouïe. Avec lui, le temps disparaît. Les masques tombent.
Hostile, comme Victor Hugo, à Napoléon III, il écrit en visant le second Empire, sans le dire, sauf par le titre. Son propos est délivré sous la forme d’un discours de philosophie politique. On y retrouve les traits majeurs des maux qui sont aujourd’hui à l’œuvre dans notre temps et que nous pensions spécifiques.
De nombreuses sentences de cet opuscule, dont on parlera plus tard de la destinée singulière, sont d’une actualité brûlante et d’une pertinence redoutable. En voici quelques-unes que beaucoup de nos dirigeants devraient méditer.
« L’homme a plus d’entraînement vers le mal que vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d’empire que la raison. Je ne m’arrête point à démontrer de telles vérités ; il n’y a eu chez vous que la coterie écervelée du baron d’Holbach, dont J.-J. Rousseau fut le grand-prêtre et Diderot l’apôtre, pour avoir pu les contredire. Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts » déclare le fantôme de Machiavel qui avait dû assister depuis les Enfers, où le temps n’existe pas, aux déchaînements des égoïsmes sociaux, et à la capitulation des discours raisonnables qui ruinent notre époque. Il faut le croire quand il enfonce le clou : « Est-il possible de conduire par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des sentiments, des passions et des préjugés ? ».
Montesquieu, que l’on est un peu surpris de rencontrer parmi les âmes en peine en ces terribles lieux, déclare : « De la perfection ou de l’imperfection des institutions dépend tout le bien, mais dépendra nécessairement aussi tout le mal qui peut résulter pour les hommes de leur réunion en société ; et, quand je demande les meilleures institutions, vous comprenez bien que, suivant le mot si beau de Solon, j’entends les institutions les plus parfaites que les peuples puissent supporter. C’est vous dire que je ne conçois pas pour eux des conditions d’existence impossibles, et que par là je me sépare de ces déplorables réformateurs qui prétendent construire les sociétés sur de pures hypothèses rationnelles sans tenir compte du climat, des habitudes, des mœurs et même des préjugés ». Sans doute l’auteur des Essais n’aurait pas tenté d’imposer la démocratie à des contrées qui n’en veulent pas comme l’Occident tente depuis près d’un siècle de le faire. A cette erreur, nous devons des chocs de cultures pour ne pas dire des civilisations, qui commencent parfois comme des printemps et se poursuivent en charniers terroristes.
Sur la confiscation des libertés par l’élite, ce Machiavel au tombeau est très clair : « Qu’importe au prolétaire courbé sur son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit d’écrire ? Vous avez créé des droits qui resteront éternellement pour la masse du peuple à l’état de pure faculté, puisqu’il ne saurait s’en servir. Ces droits, dont la loi lui reconnaît la jouissance idéale et dont la nécessité lui refuse l’exercice réel, ne sont pour lui qu’une ironie amère de sa destinée. Je vous réponds qu’un jour il les prendra en haine, et qu’il les détruira de sa main pour se confier au despotisme ». A croire qu’il a rencontré ces furieux qui un peu partout n’en peuvent plus de ne pas être entendu, qu’il a vu Trump, et redouté l’arrivée au pouvoir de ses émules.
Et encore : « De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l’indifférence en politique comme en religion, qui n’ont plus d’autre stimulant que les jouissances matérielles ». Un véritable selfie de nos sociétés occidentales consuméristes, abstentionnistes, et sans religion.
L’ombre de Machiavel a réussit à se glisser sur les bancs de l’ENA, et il y a appris que «… dans les sociétés européennes, où la richesse déborde des sources du travail, et se présente sous tant de formes à l’impôt, où le luxe est un moyen de gouvernement, où l’entretien et la dépense de tous les services publics sont centralisés entres les mains de l’État, où toutes les hautes charges, toutes les dignités sont salariées à grands frais, comment voulez-vous encore une fois que l’on se borne à de modiques tributs, comme vous dites, quand, avec cela, on est souverain maître ? ». Criant de vérité, n’est-ce pas ?
Et il poursuit : « Croyez-vous que ce soit par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures essayent de monter à l’assaut du pouvoir ? C’est par haine de ceux qui possèdent ; au fond, c’est pour leur arracher leurs richesses, instrument des jouissances qu’ils envient ». Il crève les yeux que ce Machiavel a eu la vision des Gilets jaunes.
« Si j’ai bien compris, ceci est très-clair : vous faites payer à ceux qui possèdent, par la volonté souveraine de ceux qui ne possèdent pas. C’est la rançon que le nombre et la pauvreté imposent à la richesse », réplique Montaigne, qui avait pressenti Bercy.
Sur la presse le regretté (?) Machiavel expose son programme.
« Dans les pays parlementaires, c’est presque toujours par la presse que périssent les gouvernements, eh bien, j’entrevois la possibilité de neutraliser la presse par la presse elle-même. Puisque c’est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement ? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné ». On ne saurait mieux dire comment l’élite établit son emprise sur l’opinion.
Et comment elle la maintient : « ...il se passera un spectacle bizarre ; on verra des feuilles, dévouées à mon gouvernement, qui m’attaqueront, qui crieront, qui me susciteront une foule de tracas...[...] remarquez bien que jamais les bases ni les principes de mon gouvernement ne seront attaqués par les journaux dont je vous parle ; ils ne feront jamais qu’une polémique d’escarmouche, qu’une opposition dynastique dans les limites les plus étroites ».
« À l’aide du dévouement occulte de ces feuilles publiques, je puis dire que je dirige à mon gré l’opinion dans toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. J’excite ou j’endors les esprits, je les rassure ou je les déconcerte, je plaide le pour et le contre, le vrai et le faux. Je fais annoncer un fait et je le fais démentir suivant les circonstances ; je sonde ainsi la pensée publique, je recueille l’impression produite, j’essaie des combinaisons, des projets, des déterminations soudaines, enfin ce que vous appelez, en France, des ballons d’essai ». Décidément Maurice Joly, qui ne pouvait connaître notre élite technocratique de la fonction publique, avait le don de voyager dans le temps !
Saisissant de vérité aussi quand il décrit le journalisme... « ceux qui en vivent sont tous plus ou moins rattachés les uns aux autres par les liens de la discrétion professionnelle ; pareils aux anciens augures, ils ne divulguent pas aisément le secret de leurs oracles. Ils ne gagneraient rien à se trahir, car ils ont pour la plupart des plaies plus ou moins honteuses ». Le secret des sources, la solidarité journalistique…
Sur le jeunisme on hallucine.
« Mes principes, mes idées, mes actes seraient représentés avec l’auréole de la jeunesse, avec le prestige du droit nouveau en opposition avec la décrépitude et la caducité des anciennes institutions ». le fantôme de Machiavel en marche !
« ...je ne veux pas qu’au sortir des écoles, les jeunes gens s’occupent de politique à tort et à travers ; qu’à dix-huit ans, on se mêle de faire des constitutions comme on fait des tragédies. Un tel enseignement ne peut que fausser les idées de la jeunesse et l’initier prématurément à des matières qui dépassent la mesure de sa raison. C’est avec ces notions mal digérées, mal comprises, qu’on prépare de faux hommes d’État, des utopistes dont les témérités d’esprit se traduisent plus tard par des témérités d’action ». Depuis 68, les gouvernants redoutent les mouvements étudiants, ou même parfois lycéens.
A propos de la Justice, Maurice Joly a d’autres fulgurances.
« Mais je crois avoir trouvé une combinaison très-ingénieuse, très-simple, en apparence purement réglementaire, qui, sans porter atteinte à l’inamovibilité de la magistrature, modifiera ce qu’il y a de trop absolu dans les conséquences du principe. Je rendrai un décret qui mettra les magistrats à la retraite, quand ils seront arrivés à un certain âge. Je ne doute pas qu’ici encore je n’aie l’opinion avec moi, car c’est un spectacle pénible que de voir, comme cela est si fréquent, le juge qui est appelé à statuer à chaque instant sur les questions les plus hautes et les plus difficiles, tomber dans une caducité d’esprit qui l’en rend incapable ». A croire que ces derniers mois Machiavel a conseillé depuis les rives infernales le gouvernement polonais.
Et s’il l’a fait, c’est très précisément, car le but recherché y est très clairement exposé : « Chaque année vingt, trente, quarante places de magistrats qui deviennent vacantes par la mise à la retraite, entraînent un déplacement dans tout le personnel de la justice qui peut se renouveler ainsi presque de fond en comble tous les six mois. Une seule vacance, vous le savez, peut entraîner cinquante nominations par l’effet successif des titulaires de différents grades, qui se déplacent. Vous jugez de ce qu’il en peut être quand ce sont trente ou quarante vacances qui se produisent à la fois. Non-seulement l’esprit collectif disparaît en ce qu’il peut avoir de politique, mais on se rapproche plus étroitement du gouvernement, qui dispose d’un plus grand nombre de sièges. On a des hommes jeunes qui ont le désir de faire leur chemin, qui ne sont plus arrêtés dans leur carrière par la perpétuité de ceux qui les précèdent. Ils savent que le gouvernement aime l’ordre, que le pays l’aime aussi, et il ne s’agit que de les servir tous deux, en faisant bonne justice, quand l’ordre y est intéressé ». CQFD.
Sur l’enseignement de l’histoire, on revient en France.
« ...je crois qu’en général dans les écoles on a un grand tort, c’est de négliger l’histoire contemporaine. Il est au moins aussi essentiel de connaître son temps que celui de Périclès ; je voudrais que l’histoire de mon règne fût enseignée, moi vivant, dans les écoles. C’est ainsi qu’un prince nouveau entre dans le cœur d’une génération ». C’est en vertu de ce principe que dans l’Education Nationale l’on a déconstruit l’histoire pour y faire entrer les lubies idéologiques d’une coterie.
Sur le mimétisme de nos gouvernants, et leur rage d’écrire.
« Dans mon ouvrage je recommande au prince de prendre pour type quelque grand homme du temps passé, dont il doit autant que possible suivre les traces. Ces assimilations historiques font encore beaucoup d’effet sur les masses ; on grandit dans leur imagination, on se donne de son vivant la place que la postérité vous réserve. On trouve d’ailleurs dans l’histoire de ces grands hommes des rapprochements, des indications utiles, quelquefois des situations identiques, dont on tire des enseignements précieux, car toutes les grandes leçons politiques sont dans l’histoire. Quand on a trouvé un grand homme avec qui l’on a des analogies, on peut faire mieux encore : Vous savez que les peuples aiment qu’un prince ait l’esprit cultivé, qu’il ait le goût des lettres, qu’il en ait même le talent. Eh bien, le prince ne saurait mieux employer ses loisirs qu’à écrire, par exemple, l’histoire du grand homme des temps passés, qu’il a pris pour modèle. Une philosophie sévère peut taxer ces choses de faiblesse. Quand le souverain est fort on les lui pardonne, et elles lui donnent même je ne sais quelle grâce. »
Au chapitre des finances publiques, les « dialogues » sont tout aussi ahurissants d’actualité.
MONTESQUIEU. … Je vois que vous ferez de la législation financière un formalisme aussi impénétrable que la procédure judiciaire chez les Romains, au temps des douze tables. Mais poursuivons. Puisque vos dépenses augmentent, il faut bien que vos ressources croissent dans la même proportion. Trouverez-vous, comme Jules César, une valeur de deux milliards de francs dans les coffres de l’État, ou découvrirez-vous les sources du Potose ?
MACHIAVEL. Vos traits sont fort ingénieux ; je ferai ce que font tous les gouvernements possibles, j’emprunterai.
MONTESQUIEU. C’est ici que je voulais vous amener. Il est certain qu’il est peu de gouvernements qui ne soient dans la nécessité de recourir à l’emprunt ; mais il est certain aussi qu’ils sont obligés d’en user avec ménagement ; ils ne sauraient, sans immoralité et sans danger, grever les générations à venir de charges exorbitantes et 237 disproportionnées avec les ressources probables.
Pour finir, on citera un argument liminaire que Maurice Joly met dans la bouche du Florentin : « Autant vaudrait reprocher au savant de rechercher les causes physiques qui amènent la chute des corps qui nous blessent en tombant ». Machiavel justifie ainsi la lucidité avec laquelle il analyse les principes par lesquels les gouvernants de son temps exercent le pouvoir. Ceux qui aujourd’hui dépeignent les élites pourraient l’invoquer pour éviter d’être condamnés comme populistes.
Sainte-Pélagie, prison des VIP, où passèrent avec Joly, Evariste Galois, Auguste Blanqui, la Du Barry, Aristide Bruant, Cavaignac, Gustave Courbet, Honoré Daumier… entre autres, un Bottin mondain selon Alexandre Dumas, fut démolie en 1899. Mais l'habitude de précipiter dans les oubliettes les malpensants est restée bien vivante.
Maurice Joly aura eu la satisfaction de voir Napoléon III qui se prenait pour un grand stratège, se faire écrabouiller à Sedan, mais il est certain que la suite ne l’aura pas transporté d’aise. Républicain, sa participation à la Commune bien que marginale fit de lui un pestiféré. Sa mort en 1878 reste un mystère, suicide ou assassinat, on ne peut le dire.
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