Woody Allen, émotion de censure
- André Touboul

- 10 mars 2020
- 3 min de lecture

Je ne suis pas un fan inconditionnel de Woody Allen. Mises à part quelques formules du genre de celle où il déclare que l’éternité c’est long, surtout vers la fin, ou que quand il écoute du Wagner, il lui vient l'envie d’envahir la Pologne, la poésie et l’humour que l’on dit New-Yorkais de ses films me laissent froid.
Néanmoins, j’attends avec impatience la parution de ses mémoires interdites aux Etats-Unis, et hélas menacées en France.
Chez les éditeurs américains, il existe des sensitivity readers dont le rôle est d’expurger les publications de tout ce qui n’est pas conforme à la pensée politiquement correcte, c’est à dire ce qui pourrait heurter telle ou telle communauté, et provoquer leur ire vengeresse.
Il faut saluer ce puritanisme idiot, qui n’est qu’un retour au McCartisme, le degré zéro de l’intelligence humaine. C’est, en effet, une très bonne nouvelle, car elle constitue une preuve de faiblesse absolue. La censure est à l'oeuvre, bientôt elle instaurera la dictature des sots qui ne supportent pas que l'on soit pas comme eux, et prétendent soumettre le génie artistique à leurs canons politiquement moraux, quand au comportement privé des auteurs.
Il ne s'agit pas de dire ici qu'il faudrait distinguer l'homme de l'oeuvre. Ceux qui s'y refusent aujourd'hui ont été les mêmes qui expliquaient que pour s'extasier devant les livres de Louis-Ferdinand Destouches dit Céline, il ne fallait s'arrêter ni à sa conduite de collaborateur zélé, ni aux passages de ses écrits qui sont d'un antisémitisme abject. En effet, l'antisémitisme de Céline est la marque de l'insanité d'un esprit, soumis servilement à la loi de ceux qu'il croyait les plus forts. C'est lui qui s'exprime dans ses œuvres dont il est la substance.
On ne peut en dire autant de Woody Allen dont l'oeuvre cinématographique et littéraire n'a rien de toxique et n'a aucun rapport avec ses démêlés conjugaux avec Mia Farrow pour laquelle le fils de celle-ci, Ronan Farrow, promoteur du mouvement #metoo a pris fait et cause, contre son père Woody Allen, n'ayant jamais pardonné à Woody Allen qu'il quitte sa mère pour sa fille adoptive Soon-Yi Previn. Une sombre affaire de haine familiale, où la conduite de chacun ne mérite que peu de sympathie.
Néanmoins, le cinéaste n'a été jugé coupable de rien. Bien au contraire, il a été judiciairement innocenté des accusations de sa compagne. On est tenté de voir dans l'attitude de celle-ci un remake de Rosemary's Baby, ce film où Mia Farrow joue une mythomane persuadée d’avoir couché avec le Diable.
Mais à supposer qu'il y ait des reproches à faire à Woody Allen, le condamner au silence, c'est à dire à la mort intellectuelle est inacceptable. A la différence de Bertrand Cantat dont la personnalité et le discours artistiques violents n'étaient pas pour rien dans le meurtre de Marie Trintignan, Woody Allen n'a tué personne.
Par leur puritanisme mal placé, les Américains avaient déjà sur des accusations d'inconduite sexuelle banni Charlie Chaplin qui était en outre soupçonné d'être un odieux Communiste. Contrairement à ce que croyaient les ligues de vertu et la police politique de Hoover, leurs anathèmes ont plutôt servi la cause du Communisme, lui permettant de dissimuler ses réelles exactions.
Les Américains devraient réfléchir au fait que le boycott loin d'être l'expression d'une liberté en est la négation. Cette arme puissante constitue la limite de l’économie de marché à laquelle ils sont tellement attachés. En effet, si la liberté n'y est acceptée que lorsqu’elle sert les intérêts mercantiles, et qu'elle est repoussée quand elle menace les profits, elle perd toute légitimité.
Cette ambiguïté porte en elle la condamnation du libéralisme uniquement centré sur l'argent, alors que la liberté ne vaut que si elle est l'occasion de faire vivre les libertés, et notamment la liberté de penser, la liberté de conscience, et la liberté d'expression.
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