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Comme le pendu à sa corde

4 avr. 2020
4 min de lecture


L'Exécutif a choisi depuis le début de la crise de s'entourer des avis de sommités scientifiques, certains disent même qu'il entend par là se défausser de ses responsabilités politiques. De fait, s'il s'agit d'une précaution indispensable voir élémentaire, la méthode est loin d'être une assurance tous risques.


La guerre est une affaire trop grave pour la confier à des militaires, disait Georges Clémenceau. Par les temps qui courent on pourrait en dire d’autant des problèmes de santé.


Le virus de la zizanie qui a frappé les autorités de santé ces derniers jours rappelle d’ailleurs les querelles d’Etat-Major des derniers grands conflits militaires. Ce n’est guère rassurant, car il y a quelque temps que nous n’avons pas gagné de guerre.


On entend, ça et là, répéter que l’épidémie servant de leçon, on consacrera plus de moyens à la santé. On ne refera pas les mêmes erreurs, disent aussi les militaires à chaque fois qu’ils ont perdu une bataille.


Au moment où les personnels de santé sont sur le front, les confinés, ceux de l’arrière seraient mal venus d’émettre quelque critique que ce soit. Néanmoins, sans amoindrir les sacrifices et la valeur du corps médical, qui se bat avec les moyens dont il dispose, et ne cesse d’en inventer sur le tas, il est permis de s’interroger sur la pertinence d’un système qui a montré ses limites.


Le Président de la République l’a reconnu, il faudra se remettre en question ; celui du Sénat, lui aussi a abordé la question, mais avec plus de précision. Pour lui, il s’agit d’un problème d’organisation, et dans la foulée il lâche : « Bercy n’est pas le centre des valeurs de la République ». Etrange remarque, puisqu’il vient de déclarer que la crise n’est pas budgétaire, mais d’organisation.


Cette incidente brise un tabou. Jusqu’ici Bercy, c’était l’orthodoxie comptable, le second personnage de l’Etat reconnaît que c’est aussi un pôle de fixation de « valeurs ». Gérard Larcher ne va pas plus loin, mais l’on comprend que ces « valeurs » touchent au mode d’organisation sociale.


Il est vrai que le réel problème français n’est pas financier, il est idéologique. Nous avons certes un secteur public et un secteur privé, mais l’ensemble est gouverné par l’idée sacrosainte que le traitement doit être égal pour tous. L’égalisation est assurée par les Caisses d’Assurance Maladie qui règnent en maîtresses sur le monde médical par la dictature du K.


Ce principe d’une impeccable moralité apparente est, de fait, à l’origine de la sclérose et du retard de l’ensemble de notre système de santé. Il n’a pas pour objet, mais bien pour effet de transférer le pouvoir aux comptables.


Bien entendu, il existe, en France, une médecine de pointe, mais elle est largement due aux vendeurs de matériel et de médicaments qui produisent une médecine de plus en plus coûteuse, et qui à force de substituer le diagnostic de la machine à celui du médecin a très largement dégradé la condition de ce dernier et asséché les caisses quand il s’agit de payer les personnels soignants.


Pour concilier le dogme de l’égalité avec les contraintes du réel, tous les efforts ont été polarisés sur l’économie. Les progrès ont été fulgurants, le nombre de jours d’hospitalisation pour une même intervention est tombé en flèche. On en est même venu à pratiquer de la chirurgie ambulatoire. Vite entré, mais aussi vite sorti opéré.


Un énarque a remarqué que l’on pouvait distinguer dans l’hôpital l’hôtellerie et la fonction médicale. Ainsi le nombre de lits a drastiquement diminué, et le taux d’occupation a beaucoup augmenté. De la bonne gestion, mais aucune souplesse en cas d’épidémie ou autre catastrophe.


La santé gratuite est le corollaire de l’égalité devant les soins. En effet, pour que les plus démunis y aient accès, il faut que les soins ne soient pas payants. Car il serait inacceptable que les nantis puissent bénéficier d’une santé meilleure en payant plus cher. C’est la fameuse hantise du système à deux vitesses, appliqué à la médecine.


Le naufrage du système de santé britannique socialisé à outrance ne nous a pas servi de leçon. On se souvient de l’époque où les Anglais venaient se faire soigner en France, car il fallait trois à six mois pour se faire opérer chez eux. On en riait. Aujourd’hui, en France, obtenir un rendez-vous chez un spécialiste est une affaire de patience. On en rit moins. Entre temps, nous avons adopté le modèle anglais.


La conséquence de l’universalisation des prestations de santé, comme des autres d’ailleurs, est une égalisation par le bas. Au lieu d’être tiré vers le haut pour une exigence de qualité pratiquée par une médecine coûteuse en compétences, l’égalisation se produit par le bas. En effet, l’idée que l’on ne paye pas pour sa santé, touche désormais la totalité de la population et ceux qui pourraient et devraient payer pour être soignés ne l’envisagent même pas, et au demeurant une telle offre n’existe pas.


Ainsi notre merveilleuse sécurité sociale à laquelle nous sommes « très attachés », rembourse les séances de kinésithérapeute de Mme Betancourt, mais n’a pas de quoi rémunérer décemment son personnel. Oui, nous y sommes attachés, comme le pendu à sa corde.




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