Au théâtre politique, il faut rire de tout avant que d’avoir à en pleurer

Sous moi donc, cette troupe s’avance,
et porte sur le front une mâle assurance,
Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort
nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.
Quel candidat aux prochaines présidentielles ne rêve pas de pouvoir déclamer cette tirade du Cid de Corneille ! Et prendre la tête de son camp pour défaire l’adversaire.
Mais n’est pas Rodrigue qui veut. Il faut avoir du cœur… « As-tu du cœur? » lui demanda son père. Il s’agissait de laver une offense, mais en défiant celui de Chimène, celle qu’il aime.
Combien de prétendants à l’Elysée, ont-ils du cœur ? Probablement tous, du point de vue musculaire, mais aucun n’irait jusqu’à trahir ses fameuses et artificielles « lignes rouges » pour ne serait-ce que laisser passer un budget aussi mal fagoté soit-il. Qui les retraites, qui le pouvoir d’achat, qui la taxation des riches…Les reniements d’apparence sont considérables, et aucun ne s’y résoudra. Leurs électeurs, pour lesquels ils ont les yeux de Chimène, ne le leur pardonneraient pas. Ils en sont convaincus… peut-être à tort.
En vérité, notre scène politique est peuplée de personnages de Racine, plus que de Corneille.
Il y a des Britanicus que l’on entend murmurer : « j’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer », ou bien « Combien ce que l’on dit est loin de ce qu’on pense ! ». On trouve des Andromaque qui déplorent : « Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance, laisse le crime en paix et poursuit l’innocence ».
Jean Racine lui même ne disait-il pas : « la raison n’agit pas sur une populace ». Et aussi dans Les Plaideurs : « point d’argent, point de Suisse. ». Des réflexions que l’on peut se faire tous les jours.
Bien peu cependant sauront méditer cette pensée du grand dramaturge : « le peuple aime les rois qui savent l’épargner, il estime encore plus ceux qui savent régner ».
Nous rêvons d’un futur Président tel qu’il devrait être, et nous nous désolons de voir les candidats tels qu’ils sont.
Une fois encore, De Gaulle, homme de devoir donc cornélien s’il en fut, avait raison. Il avait coutume de dire : « Après moi, ce ne sera pas le vide, mais le trop plein ». Il était assez clair, qu’il parlait d’un trop plein… plein de vide.
La profusion de candidats aux présidentielles vérifie cette prédiction, car leur insignifiance est accablante.
Comment se satisfaire d’une offre aussi éclatée, mais dans le fond où chaque bonnet blanc est un blanc bonnet. Tous des opposants, ils ont les programmes et les promesses que seule l’opposition permet d’articuler, car ils n’ont pas à les confronter au réel, et parlent des symptômes sans s’attaquer aux causes. Ils font leur la maxime de Valère dans L’Avare : « Quand on a besoin des hommes, il faut bien s’ajuster à eux ». C’est-à-dire flatter leur plus mauvais penchants.
C’est encore trop d’honneur de les comparer aux héros de Racine, aucun n’en a la dimension tragique. Ce sont des boutiquiers qui soupèsent les votes. Aucun n’a de destin. En tout cas au niveau de la France.
Du courage. On ne leur demande pas de s’immoler par le feu, tels des bonzes vietnamiens. Mais qu’ils oublient un instant leurs propres calculs d’intérêts pour celui que l’on dit général.
La période budgétaire qui s’ouvre sera pour chacun de nos bateleurs d’estrade une épreuve de vérité. Perdants seront ceux qui se raidiront sur leurs positions, en aggravant la situation financière du pays. Outre le risque de voir l’orage éclater avant le scrutin crucial, et peut-être apprendre le vote reporté, ils ne pourront, en cas de victoire, qu’affronter une épreuve encore plus difficile, sinon impossible à surmonter.
Les seuls qui tireront leur épingle du jeu seront ceux qui sauront dans les jours qui viennent laisser leurs argumentaires au vestiaire. Cette attitude réaliste leur servira sans doute comme un passeport de transition entre les promesses de campagne et les actes de gouvernement, s’ils parviennent au pouvoir.
Chacun devrait en outre prendre conscience que dans les toilettes publiques, comme à l’Elysée, mieux vaut ne pas passer derrière un Macron qui s’abandonne.
Les candidats s’avancent dans ce débat sur le budget 2027, comme des danseurs sur brasier de Papouasie-Nouvelle Guinée. Ils s’efforcent de se faire le plus légers possible. Ils savent qu’un faux pas leur brûlerait les pieds. Mais s’ils refusent l’obstacle, ils seront déshonorés.
Les Primaires seront une occasion de voir rejouer du Labiche avec les « Embrassons-nous Folleville » de rigueur. Mais ce théâtre des hypocrites aux rancœurs tenaces et couteaux aiguisés fera plutôt penser au Macbeth de Shakespeare.
Il reste le sentiment que dans le Marais les batraciens coassent, mais qu’aucun ne se fera plus gros que le boeuf.
Ricanant, le sardonique Mélenchon se prépare à interpréter un nouvel Arturo Ui dont l’ascension sera, comme celle de son modèle, espérons-le, toute aussi résistible.
Madame Le Pen, hésite entre le rôle de Mamie Nova, et celui de Tatie Danielle, elle sent que son heure est venue, et c’est bien cela qui la terrifie.
Tous les acteurs ont le trac. Ils savent tous que si par extraordinaire le public les désignait, ce serait l’aboutissement d’un rêve mais le début d’un cauchemar, car beaucoup sont à contre-emploi.
Il faudrait bien du talent à un dramaturge pour bâtir une tragi-comédie avec des personnages en quête de hauteur et qui n’en trouvent aucune.
Le plus tragique de ce spectacle navrant est que le vrai pouvoir de faiseurs de roi est entre les mains des sondeurs, oracles modernes qui font mine de ne pas y toucher, mais tripatouillent tout autant que les médias sournois qui nous dictent ce que nous devons penser.
On attend Godot. C’est le personnage qui exposera que les jeunes ne veulent pas perdre leur vie à mal la gagner, et les plus âgés travailler encore pour engraisser une élite déméritante. Souriant comme une Sarah Knafo qui aurait planté là son encombrant mari à cause de qui elle n’aura pas le rôle, il dirait que la voie du salut est de travailler plus, et d’être volé moins. Être moins rançonné par un Etat qui ne protège plus, et bien pis est devenu la cause de tous les dangers. Mais, on le sait bien, Godot n’arrivera pas plus sur les tréteaux politiques de l’absurde que dans la pièce de Samuel Beckett.
La politique est l’art de choisir entre des inconvénients, assurément les Français vont être appelés à faire de la politique.
En attendant, tel le Figaro de Beaumarchais, hâtons-nous d’en rire, de peur d’avoir à en pleurer.
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