Héautontimorouménos, boureau se soi-même

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
(extrait)
Dans ce poème au titre inspiré du grec, inclus dans Les fleurs du mal, Charles Baudelaire va au delà du masochisme qui jouit de la douleur qu’on lui inflige. Lui, il se l’administre à lui-même.
Cet état d’âme décrit très fidèlement celui dans lequel se trouve la civilisation occidentale.
Alors qu’elle avait conquis le monde en devenant l’incontestée culture universelle, décrétant les Droits de l’Homme, l’égalité, la solidarité, elle a été soudain prise de vertige.
Ce fut sans doute l’abomination des deux guerres mondiales qui furent d’abord des querelles internes à l’Occident européen. Elle a donné aux intellectuels la vision insupportable du vide vers lequel ils étaient attirés et où s’était précipitée la civilisation toute entière en un incompréhensible folie meurtrière. Cette barbarie avait de quoi faire douter de la culture qui l’avait enfantée.
Certains, comme Paul Claudel et dans son sillage Paul Valéry, ont souligné que les civilisations pouvaient mourir ; d’autres, tel Claude Lévi-Strauss, s’efforcèrent de défendre la thèse de l’équivalence des cultures des plus sophistiques aux plus primitives.
Comme Baudelaire, la civilisations occidentale était née bourgeoise ; comme lui, elle n’en était pas fière. Mais, depuis le milieu du 20ème siècle, elle a remplacé la bourgeoisie par la classe moyenne, dont l’égalité des situations ici, celle des chances là-bas sont le trait majeur. Ayant démérité, l’Occident inventeur des Lumières devrait-il s’éteindre ? Tout, à les en croire, porte aujourd’hui certains à le proclamer. Et, si l’on peut en douter, restent les interrogations : Comment et pourquoi la civilisation occidentale est devenue son propre tortionnaire, son « héautontimorouménos » ?
Il ne s’agit pas, en fait, d’un suicide, mais plutôt d’une torture auto-infligée.
De quelle faute originelle l’Occident se punit-il ? En vérité, sa véritable culpabilité a été de triompher en rendant ses propres valeurs universelles, ou si l’on préfère en adoptant comme siennes les valeurs universelles inhérentes à l’espèce humaine.
Dans le 19ème siècle l’Occident industriel était « La Civilisation ». Au 20ème, il n’a pas cessé de l’être, et s’est simplement scindé en une version libérale et l’autre communiste. Cette seconde forme a capitalisé sur toutes les lacunes et faiblesses de la civilisation, sans toutefois la contredire. Tout autant que l’utopie collectiviste, ce sont les imperfections du Monde libre qui ont nourri le sentiment de l’ordre injuste alors même qu’il s’efforçait d’y remédier notamment par la décolonisation et la reconnaisssance de l’égalité des sexes.
Cet amendement de l’Occident provenant de lui-même aurait pu le replacer en odeur de sainteté. Il n’en fut rien, car l’effondrement du monde soviétique a laissé « La Civilisation » majuscule orpheline de toute critique. Cette suspension de l’Histoire ne pouvait durer.
C’est en comblement de ce vide que l’idéologie de la revanche s’est développée, non pas à l’extérieur mais d’abord au sein même de l’Occident où s’est développée une autocritique virulente.
Toujours dominée par la dialectique marxiste, l’intelligentsia occidentale s’est inventé un prolétariat de substitution : les minorités opprimées. Sur de réels problèmes d’équité, elle a plaqué des catégories disparates et parfois incompatibles, seulement réunies par la convergence des luttes. A cet effet, ce que l’on a appelé le wokisme (la vigilance) s’est employé à détourner et inverser les principes sacrés de la Civilisation. De l’antiracisme, elle a fabriqué la racialisation, de l’égalité des sexes, elle a tiré la théorie du genre multiple. Sans relâche, les intellos se sont mis en quête d’opprimés à défendre.
Le détournement des valeurs est devenue un vrai mode de pensée réthorique, avec d’autant plus de facilité que son discours s’adresse à une population dont l’éducation est de plus en plus déficiente. L’utilisation de mots ronflants vidés de leur sens, ou pris à l’envers, provoque des effets d’émotion chez ceux qui les prennent pour argent comptant, alors qu’il s’agit de fausse monnaie. Qui sait ce que signifie un procédé qualifié de « non démocratique », si ce n’est que c’est chose mauvaise. Que penser d’un audiovisuel public qui prétend défendre la liberté d’expression comme la loi l’y oblige, et pratique l’exclusion des contradicteurs par la grève ?
C’est dans ce désarroi sémantique et politique que le Tiers Monde qui avait été conquis et acquis à La Civilisation s’est trouvé interloqué avant de se rebiffer. L’Occident est devenu pour une immense partie de la population de la planète, totalement incompréhensible. La Mondialisation des échanges supposait un partage des valeurs devenues communes à toutes les nations. On comptait sur la civilisation occidentale pour tenir la boutique. Et la voilà qui a fléchit le genou.
Le spectacle d’un Occident penaud, contrit, repenti a fait douter de la validité de ses valeurs universelles. Ainsi les spécificités de chaque ethnie ont resurgi. Sous le nom de Sud Global des Etats aussi dissemblables que possible se sont trouvés réunis par leur seule déception commune vis-à-vis de l’Occident.
Mais, même mal en point et contestée, La Civilisation n’est pas en concurrence avec une autre. A la seule exception de l’Islamisme conquérant, toutefois limité par son sectarisme violent, aucune autre civilisation n’existe. Aucun folklore qui se revendique ici ou là, n’a cette vocation universelle.
Dans les mortifications de notre civilisation il y a beaucoup de Tartuffes. Les fleurs du mal se sont gorgées de venin. On a vu se développer une esthétique de la repentance qui condamne les pères pour leurs fautes, afin de se donner bonne conscience. Mais cet artifice, au lieu de recoudre, empoisonne la cohésion sociale. De la compassion sélective à la férocité des meutes médiatiques décérébrées, les frontières sont franchies. La victimisation à outrance n’a fait que multiplier le nombre de réputés boureaux.
Ainsi va la contre-Civilisation des Vigilants. Mais il n’en résulte aucune aube nouvelle. « C’est que de la haine », dirait l’inénarrable Patrick Sébastien. Le Grand soir du Communisme révolutionnaire avait au moins en perspective « les lendemains qui chantent ». La déconstruction des Vigilants ne s’ouvre sur rien d’autre qu’une revanche, et probablement un retour de manivelle.
« Laurent, serrez ma haire avec ma discipline » sont les premiers mots mis dans la bouche de l’Imposteur par Molière. Ce faux pénitent était-il conscient de sa propre duplicité ? Dans la scène finale (acte V, scène 7), c'est l'Exempt du roi qui vient arrêter Tartuffe au moment même où celui-ci pensait faire arrêter Orgon. Les derniers mots que prononce Tartuffe dans la pièce sont de courtes répliques de stupeur : il demande, incrédule, si c'est bien lui qu'on vise, puis pourquoi on l'emmène en prison. L'Exempt lui répond sèchement qu'il n'a pas de comptes à lui rendre, et enchaîne sur la longue tirade louant la clairvoyance du roi — Tartuffe, lui, ne reprend jamais la parole : il est emmené en silence, sans réplique finale ni mot d'esprit, consommant sa chute brutale et son effondrement total face à l'autorité royale.
Il n’est pas certain que de nos jours, les falsificateurs des mots, des idées et de la morale en aient pleine conscience. Tant pis pour eux. Leur sort sera celui de tous le Tartuffe. Ceux que l’on peut plaindre sont les naïfs qui se laissent prendre aux discours des démolisseurs de la civilisation, en les colportant comme paroles d’évangile. Certes, notre civilisation est imparfaite, mais, désolés, nous n’en avons pas de rechange, et personne n’en a. Alors, au lieu de battre sans cesse notre coulpe, soyons fiers de ce que nos aïeux nous ont transmis et chérissons ces valeurs sacrées maintenues intactes pour les transmettre à notre tour.
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