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Intoxication de masse à l’auberge espagnole

  • il y a 2 heures
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Une nation se juge à la richesse et la précisions de son vocabulaire. C’est cette puissante raison qui, sans doute, a conduit le Cardinal de Richelieu a créer l’Académie française, dont la mission est depuis lors d’établir un dictionnaire de la langue qui, dit-on, a fondé la France.


Après avoir accompagné et soutenu la gloire de nos pères, la langue de Molière, Voltaire et Victor Hugo ou encore Maupassant et Gide, n’a cessé de subir des outrages. On la savait martyrisée par les textos et SMS, un traitement phonétique qu’elle a enduré sans broncher. Elle a été torturée par l’écriture inclusive. On l’a enlaidie par une féminisation des fonctions et métiers au petit bonheur la chance. Ce ne furent que des blessures superficielles. Plus délétère, la traîtrise dans un effondrement du sens des mots est intervenue dans notre siècle, insensiblement et sans être dénoncée.



Alors qu’il aurait dû être la délectation des grands orateurs, le vocabulaire du débat politico-médiatique est comparable à l’auberge espagnole où chacun apporte son repas. Cette nourriture lexicale est composée de fruits déguisés, parfois empoisonnés, travestissant les discours que l’on s’emploie à faire ingurgiter au bon peuple.

  


Civilisation, fascisme,système, racisme, antiracisme, démocratie, Justice, justice sociale, justice fiscale, Etat de droit, rationalité, radicalité, etc…  on entend ces termes à tout propos, parfois hors de propos et sans savoir vraiment ce qu’ils signifient. On peut aussi douter que ceux qui les emploient en mesurent la portée. La plupart de ces mots qui ont été gorgés de sens par l’histoire  se dégonflent et s’affadissent. Certains autres, comme « populisme ou illiberal », sont  des nouveaux venus supposés décrire une réalité précise, mais sont des fourre-tout aussi peu définis que sont déterminés à abuser ceux qui les emploient. D’autres expressions enfin, comme « quartier sensible »ou « c’est bon pour la planète », sont des périphrases dont on est supposé comprendre le sens sans qu’il soit exprimé.


Leur point commun est de mettre fin à tout débat. Ces termes mettent un terme. Ils ne disent plus, ils assènent.


Il résulte de cette décadence lexicale une illusion de communication où les mots trahissent leur fonction de porter du sens.


La société française parait accepter cet état de fait comme une fatalité, elle ne perçoit pas que ce délitement de la langue traduit une maladie de son élite à laquelle elle pourrait bien ne pas survivre.


Prenons quelques exemples.


Démocratie.

S’il est un terme  galvaudé, c’est bien celui de démocratie. A toutes les sauces, chacun y met ce qu’il veut, et parfois rien de précis, tant il est vrai que ce que l’on déclare anti-démocratique est souvent ce qui est imposé, mais ne nous convient pas.


Il est naturel que, dans un débat, chacun définisse différemment les concepts utilisés et les investisse d’une charge émotionnelle particulière. Le problème du dialogue de sourds surgit quand les définitions restent floues, voire vides, y compris pour le locuteur.


On invoque la démocratie comme un sentiment, plus qu’en tant que mécanisme politique précis. Tantôt, c’est la loi de la majorité, tantôt, c’est le respect des droits des minorités ; parfois, c’est la liberté d’expression, parfois, c’est la protection contre les violence verbales. La démocratie peut selon les cas signifier la volonté populaire, ou bien son encadrement par les principes de l’État de droit. De fait, la qualification de « démocratique » peut évoquer des réalités très différentes ou opposées.


On croit communiquer, en fait, on soliloque.


L’auditoire reçoit le terme « démocratique » comme une incantation, il ne lui est pas explicité  dans quel sens le mot est proféré, étant sous-entendu qu’il n’a pas besoin de cette précision. Il suffit que soit déclenchée une émotion positive, ou négative s’il s’agit « d’anti-démocratique ».


D’apparence rationnel, le festin lexical se compose de mots dénoyautés et de fruits avariés dont seule l’apparence compte.  Dans ce mécanisme, les mots ont une fonction finale, celle qui clôt toute discussion. Supposé assurer une communication, le terme « démocratique » (c’est ou ce n’est pas démocratique) en marque le terme.


Par cet emploi toxique, on trompe ou l’on se trompe, selon que le mot est pris comme un argument définitif, ou constitue une paresse intellectuelle.


L’adjectif « démocratique »  a tant dégénéré qu’il peut même s’appliquer à des comportements de la vie courante. De valeur supérieure, voire sacrée, il est devenu banal. Synonyme de « bien », comme « anti-démocratique » veut dire « mal », c’est la dernière étape d’une éviscération qui laisse entendre que bien qu’invoquée sans modération, la démocratie a cessé d’être une valeur qui importe au peuple français.


Même en tant qu’institution la démocratie est bousculée. Elle n’est plus incontestablement représentative, elle est contestée par les tenants de la « démocratie directe » dont personne ne sait en quoi elle consiste (référendum, ou consultations citoyennes à géométrie variable). Dans le délitement du vocable, la relativisation du concept, on doit voir une indifférence des Français pour la démocratie. Il faut y prendre garde, car le jour où l’on en est privé, il est trop tard pour la regretter.



Antiracisme.

Dans le discours politique l’antiracisme est un plat qui se mange brûlant. Il est servi comme un argument final, supposé mettre fin à toute discussion. On peut cependant l’interroger quand il apparait qu’il fonde une racisation justifiant une revanche des « inférieurs » d’autrefois sur les « supérieurs » d’alors.


Le racisme devient, au-delà de la prise à rebours du terme, un programme politique.


La traîtrise de ce mot réside dans le fait qu’il suscite des émotions positives satisfaisant la morale universelle (qui se voudrait raciste de nos jours ?), alors qu’il prône une conduite éthique détestable. La méthode avariée est la diachronie, elle consiste à imputer des fautes du passé, à des personnes du présent qui non seulement ne les ont pas commises, mais qui les ont en horreur.


Transposer dans le temps une injustice, en inversant les facteurs n’en fait pas un comportement légitime. Néanmoins, le fruit pourri est déguisé en friandise, et produit une émotion d’adhésion spontanée. Il faut prendre le recul de la réflexion pour voir ce que l’antiracisme de Mélenchon est tout le contraire d’un universalisme, c’est un racisme à rebours. Il se résume dans la formule « tout blanc, tout moche » employée par l’intéressé, qui voudrait se noircir la peau, mais ne parvient qu’à s’assombrir l’âme.



Populisme

A côté des mots dilués, il a été créé des mots nouveaux dont le sens est révélateur d’une vacuité de la pensée.


Victor Hugo différenciait le peuple de la populace. Au premier, il accordait tous les droits, reconnaissait toutes les vertus, à la seconde il réservait son mépris. « La populace ne peut faire que des émeutes, pour faire une révolution, il faut le peuple », écrivait-il. En vérité, il s’agit des mêmes gens, qui se différencient par leur comportement.


Quand le cénacle politico-médiatique actuel qualifie un discours de « populiste », il sous-entend que le peuple est, par définition, mu par de bas instincts. Ainsi, les mauvais sujets et arguments sont censés plaire au populo. On ne dit plus populaire, depuis que la classe dirigeante a renoncé à se préoccuper du petit peuple. On ne dit plus démagogue, mais populiste. Le démagogue ment au peuple, le populiste à coup sûr est censé en flatter les bas instincts. Les thèmes qui répondent aux attentes de la population sont donc populistes.


C’est aussi un vocable final, qui ne souffre pas la discussion, ni d’ailleurs une définition précise.


On peut s’interroger sur les conséquences de cette dérive sémantique. Elle parait consacrer un divorce. Celui d’une élite arrogante qui écrase de son mépris un peuple ignare et moralement indigent, rompant avec des réalités qu’elle a d’abord niées, puis reconnues en affirmant les prendre en compte, et enfin dont elle a avoué qu’il était impossible d’en venir à bout.


A chaque étape de cet échec, le populiste voyait des choses qui n’existaient pas, il s’agissait non de faits mais de sentiments, d’insécurité par exemple. Il en tirait des conclusions alarmistes, prônait des solutions radicales, et enfin ne pouvait qu’échouer dans ses entreprises. Le populiste parle du peuple au peuple, c’est impardonnable.


Face au populisme, la force de l’Etat de droit. Mais les institutions nommées par le pouvoir, ne sont plus celles qui devraient rappeler les grands principes universels, elles se mêlent de tout et rien, tant la Constitution, est devenue un texte conjoncturel. Ainsi, le principe de précaution, tel que voulu par J. Chirac, qui n’a rien d’universel, mais relève d’une conception paralysante de l’activité économique.




On pourrait établir un dictionnaire des noms communs qui ne signifient plus rien ou trompent leur monde, il serait celui d’une nation sans âme et sans avenir. La médiocrité du personnel politico-médiatique n’explique ni n’excuse cette intoxication de masse, car le public avale tout sans protester. La première des révolutions serait que le peuple français exige qu’on lui parle correctement, avec des mots qui ont un sens et pas seulement un goût, car c’est celui de l’asticot.


 
 
 

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