L’Occident à rebours
- André Touboul

- il y a 1 jour
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Dans un livre intitulé Après l’Occident ?, Hubert Védrine, ancien ministre de François Mitterrand, expose que l’Occident a perdu son rôle de missionnaire, son prosélytisme n’étant plus accepté de par le monde.
Ce constat d’un éminent membre du groupe Bilderberg est incontestable, mais on peut douter qu’il soit pour autant justifié de prononcer l’oraison funèbre d’une civilisation, ou d’en tourner la page.
Le temps où l’Europe apportait le progrès universel aux indigènes de ses colonies est révolu. Le début de la fin de cette époque a été déterminé par les deux guerres mondiales. Elles furent une forme de suicide collectif européen qui a administré, erga omnes, la preuve que la Civilisation avec un grand C pouvait aussi porter en son sein une vraie barbarie, toute autant majuscule.
Au fur et à mesure de leur émergence économique les pays décolonisés par l’Occident, au nom de ses propres valeurs, ont connu un mouvement d’émancipation intellectuel et moral qui s’est affirmé sous la forme d’une hostilité à l’impérialisme américain, puis progressivement d’une séparation politique de l’Europe.
Ce serait cependant un contresens que d’en tirer la conclusion que les valeurs universelles de l’Occident sont rejetées, ou, encore moins, de prétendre qu’elles seraient remplacées par d’autres. De fait, le reproche le plus souvent articulé à l’encontre des pays occidentaux est celui du « deux poids deux mesures », autrement dit : d’avoir des principes à géométrie variable.
Il faut comprendre que si l’Occident a perdu son pouvoir idéologique sur le reste de monde, ce n’est pas par la faillite des valeurs universelles que l’Europe y a répandues, mais, au contraire, du fait de leur torpillage par les Européens eux-mêmes.
On ne cesse de relever, sur notre vieux contient, l’inversion des discours de progrès entre la droite et la gauche. Pour y penser de manière politiquement correcte, c’est-à-dire à gauche : il faut raciser pour lutter contre le racisme, pour émanciper on assigne à résidence dans des communautés ethniques ou religieuses, on genrise sous prétexte d’égalité des sexes, on donne le pouvoir aux minorités contre la loi démocratique de la majorité, on sacralise un Etat de droit interprété par des juges militants syndiqués, on promeut l’euthanasie au détriment du respect de la vie, on préfère l’égoïsme de la consommation individuelle à l’intérêt général… Bref, c’est toute la civilisation des Lumières qui est prise à rebours.
Ce n’est pas l’Occident qui est rejeté, ce sont ses propres contradictions. Bien pis, ce n’est pas le Sud Global, une entité au demeurant sans existence réelle, qui le déteste, mais lui-même qui en est venu à se haïr. De repentance en mea culpa, l’assurance insolente d’une civilisation qui voulait apporter ses principes et valeurs universels à l’humanité, a sombré dans une dépression nerveuse suicidaire qui broie du noir et n’est plus capable de respecter ses propres valeurs qu’elle prend à contre pied.
En France, comme dans la plus grande partie de l’Europe, il existe cependant un fond de population qui est attaché à ses mœurs, sa culture raisonnable, son identité héritée d’une histoire aux riches heures, et qui ne veut pas mourir. Ces gens là, qui n’ont, en général et même en particulier, aucune velléité d’évangéliser ou de dominer le reste du monde, ont quelques raisons de penser que l’immigration peut les submerger, le libre échange mondial les ruiner, et que leurs dirigeants les trahissent.
La pensée occidentale officielle qui orchestre cette mise à l’envers de sa propre culture est de qualifier cette majorité silencieuse de populiste et passéiste, voire fascisante. La question est de savoir pourquoi une certaine élite européenne de pouvoir a renié les valeurs de ses pères. La réponse est dans l’idéologie qui durant tout le vingtième siècle a nourri sa formation.
Au plus profond de la psyché européenne git la faillite de l’utopie marxiste qui était son épine dorsale. La disparition du prolétariat ouvrier a conduit ceux qui avaient été nourris à ce mode de pensée de lutte des classes, à remplacr par d’autres opprimés ou supposés tels. La bourgeoisie étant devenue une classe moyenne, celle-ci fait désormais figure d’oppresseur. Cette redistribution des rôles a induit une inversion des valeurs dans laquelle les principes de morale universelle nés et sacralisés en Occident sont utilisés pour sa mise à bas. En effet, l’utilisation d’un mode de pensée obsolète, que l’on plaque sur une réalité rebelle, conduit au déni de ce que l’on voit, puis à la contradiction de ce qu’il faudrait faire pour porter remède aux maux que tout société se doit d’affronter. Par exemple, si l’on considère les délinquants comme des victimes, on qualifie l’insécurité d’un sentiment, et ce sont les honêtes gens qui sont mis en accusation.
Après l’Occident ? La question suppose que cette entité soit morte et enterrée. Il semble plutôt que l’on doive parler de deux Occidents.
Celui des Etats-Unis qui se distinguent de l’Europe depuis le début du siècle, et en arrivent à un éloignement qui tangente la rupture. On doit cependant modérer cette perspective par l’importance des intérêts américains investis sur le vieux continent. Il serait incohérent d’y favoriser le désordre économique et la faillite qui découlerait de l’effondrement de l’Union Européenne. Il ne reste pas moins que la société américaine s’est déclarée avec l’élection de Trump déterminée à renouer avec sa fierté nationale. Tel est le sens du slogan MAGA victorieux de l’idéologie Woke, vis-à-vis de laquelle même les Démocrates prennent leurs distances. L’Occident façon US est aujourd’hui bien vivant, puissant et actif. Parfois trop présent et de manière brouillonne, il est là, et l’on peut même dire qu’il est de retour pour longtemps.
En Europe, l’Occident n’est pas un modèle exportable dans sa version « à rebrousse poil », qui ne séduit personne. Dans sa version originelle elle semble renaitre, devenue un refuge pour des populations qui veulent conserver leur mode de vie et de pensée, et de plus en plus s’opposent à un immigration qui remet en question leurs mœurs traditionnelles.
Quand il pose cette interrogation de « l’après », Hubert Védrine se place sur le plan géopolitique. Qui après l’Occident donnera le « la » des relations internationales ? Par la taille de son budget militaire, et son poids économique que le séisme des tarifs douaniers a confirmé, ce sont les Etats-Unis qui, d’évidence, mènent la danse, donc toujours l’Occident. Ce que proposent la Chine et les autres nations ne sont ni un modèle social nouveau ni un cadre idéologique alternatif
La question de « l’après » serait plus pertinente si elle visait la Mondialisation.
Après la Mondialisation ? La mondialisation heureuse est certes terminée, mais la géopolitique des blocs est aujourd’hui tributaire de l’interdépendance des économies qui ne disparaîtra pas en un jour comme en témoigne les accords de libre échange que l’UE persiste à signer, parfois au détriment de ses propres intérêts.
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