La sagesse des nations
- André Touboul

- 3 janv.
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La nouvelle année est, selon la tradition, propice aux résolutions que l’on oubliera avant que soit expiré janvier, le mois des vœux. La vie politique n’y fait pas exception.
On ne perdra pas de temps à souhaiter des choses que l’on sait impossibles.
L’utopie est la vision du monde qui ne tient pas compte de la réalité. Ce terme définit très justement la conception que ses élites dirigeantes ont de la France d’aujourd’hui.
Avant de faire des vœux, ouvrons les yeux. Il apparait que le seul souhait qui vaille serait que notre classe politique retrouve le monde réel. Un vœu primordial mais pieu, quand on sait ce qu’il a été fait des « cahiers de doléances » ouverts du temps des Gilets jaunes, et quand on constate le mépris de classe que suscitent le mouvement des Gueux, initié par Pascal Jardin, ou celui, plus récent de Patrick Sébastien, sorte de Coluche de droite. Ces réalités ne sont pas les seules, mais elles sont enracinées dans la vie quotidienne qu’il est toujours périlleux de considérer comme nulle et non avenue.
À vos souhaits ! C’est pour des éternuements que cela convient. Les temps présents sont, il est vrai, peu propices à un optimisme, fut-il modéré.
À en juger par 2025, l’an qui vient serait, si rien ne change dans l’esprit de nos contemporains, voué à la poursuite de la terrifiante chevauchée des quatre cavaliers de l’Apocalypse : Guerre, Famine, Conquête et Mort. Ils sont la personification du commencement de la Fin des temps.
Dans le concert discordant des nations égoïstes, pourrait-on croire qu’il suffit d’invoquer le droit international pour conjurer les périls, et continuer à encaisser les dividendes de la paix pour laquelle on n’a pas investi ? Peut-on tabler sur l’hypocrisie du crocodile qui fait mine de respecter un droit qu’il bafoue ? Est-il raisonnable de compter sur les amitiés entre les peuples pour résoudre les différends quand nul n’est prêt à se sacrifier pour autrui ? Certainement non. Il est temps de se persuader que dans un univers du chacun pour soi, les places au soleil ne se méritent que par du sang et des larmes.
Bien entendu, aucun candidat ne peut en faire son programme, sauf en temps de guerre ouverte ou de banqueroute déclarée.
Proposer aux Français des sacrifices et des efforts sera toujours vain, non seulement du fait qu’ils sont convaincus que cela serait mal réparti, inutile, ou même aggraverait leur situation, mais surtout parce que ces éléments de langage ne font pas partie de la grammaire de gouvernement des peuples.
Sans avoir recours à Machiavel, on sait que l’efficacité politique commande de montrer l’ennemi à combattre, les bastilles à démolir. Telle est la seule façon de mobiliser les énergies, en espérant que dans le mouvement, chacun pensera à autre chose qu’à lui, et sera disposé à remettre en cause ce que l’on appelle des « acquis sociaux » . Telle est la raison profonde du succès de ceux qui au lieu de dire « travaillez plus, payez plus d’impôts », désignent l’immigration comme un fléau, et l’Union Européenne comme la source de tous les maux.
Ces imputations sont fausses, mais seulement partiellement. La non-maitrise des flux migratoires est un réel péril économique, social et sans doute culturel. L’UE est, bien entendu, le niveau pertinent pour bénéficier des avantages d’une civilisation commune, mais, dans les faits, elle est trop faible à l’extérieur et trop tatillonne à l’intérieur pour entraîner l’adhésion populaire. Il ne suffit pas de sauter comme des cabris en criant « l’Europe, l’Europe ! » pour lui donner puissance et vie.
La part de vérité critique de ces thèmes, déconsidère ceux qui interdisent de les évoquer, et rend crédibles ceux qui promettent de redresser fermement la barre à leur propos. Certes, les méthodes de ces derniers sont radicales, mais comme l’a montré Georgia Melloni en Italie, il faut promettre beaucoup pour agir un peu.
Le véritable Himalaya à gravir, pour parler comme Bayrou, n’est pas la dette publique, mais c’est que notre peuple qui vit au dessus de ses moyens. Les Français habitent un Paradis, en étant persuadés qu’ils sont en Enfer, dit Sylvain Tesson. Mais ce Paradis est artificiel, car c’est une vie à crédit aux dépends des générations futures. Un passage au Purgatoire est inévitable. Nul ne veut, cependant, s’y trouver en souffrance.
Dans un monde parfait, l’Etat serait le détenteur véritable du bien commun ; il en ferait sa mission. Mais dans la réalité l’on ne voit que sa démission, et sa perte d’autorité. « L’Etat ne peut pas tout », disait Jospin, désormais : « il n‘y peut rien ».
L’Etat est pour certains une religion, ils vont jusqu’à dire que c’est lui qui a créé la nation française. Faribole ! Car l’Etat n’est qu’une entité vide, ce sont la langue, le territoire et le mode de vie qui, dans le sillon d’une histoire riche de bruit et de fureur, ont fondé le sentiment d’appartenance à une France éternelle.
Oui, le sentiment.
L’an qui commence pourra se passer d’un premier Ministre, puisque l’actuel a fait de son abdication la justification de son propre maintien. On ferait bien l’économie de tous les autres, car ils nous ont déjà dit et prouvé qu’avec eux l’impuissance était au pouvoir. Il existe cependant un marocain qui aurait le plus grand intérêt à être pourvu, c’est le Ministère de plein exercice du Sentiment qui aura en 2026 du pain sur la planche.
Ses grands chantiers déjà ouverts ne peuvent attendre : le sentiment d’insécurité évoqué par Dupont-Moretti, celui de submersion migratoire dont à parlé Bayrou, le sentiment de raz-le-bol fiscal dénoncé par Moscovici, mais aussi le sentiment de territoires perdus, le sentiment d’acculturation, le sentiment d’émeutes à la moindre occasion, le sentiment d’une odeur de brûlé des voitures incendiées et mortiers d’artifice, le sentiment de refus d’obtempérer tout autant que celui que la police tue, et le sentiment de ne plus être chez soi, malgré le sentiment très Gaulois que le ciel va nous tomber sur la tête.
Le sentiment d’inégalité était déjà exploité pour redistribuer à tout-va (autre nom du quoi qu’il en coûte), ce que sait faire de mieux notre classe dirigeante. Devant l’impossibilité de continuer à distribuer des allocations faute d’argent, ce ressort ne joue désormais que le rôle de tisonier de la colère.
Il faudra aussi que ce Ministre s’occupe du sentiment d’être représentés par des guignols, gouvernés par des nuls et administrés par des incapables. Il aura enfin a traiter le sentiment d’impatience quant au départ d’Emmanuel Macron.
La politique des sentiments n’est pas celle des réalités. Pour la mener, il suffit de dire aux Français qu’il ne s’agit que de l’effet de leurs sens abusés. Il faut les persuader que ce sont les informations erronées, ou mal interprétées qui les alertent indûment. Bien entendu, pour que cette dialectique fonctionne, il faut d’abord convaincre le peuple qu’il est trop stupide pour discerner le vrai du faux, et que ce qu’il constate lui-même dans sa vie quotidienne n’existe pas. « Utopiens, Utopiennes, n’en croyez pas vos yeux, ni vos oreilles et vous serez de bons citoyens d’Utopia », tel est le discours d’une élite qui est persuadée de ses pouvoirs hypnotiques sur l’opinion.
Cette stratégie est un temps efficace, mais quand elle se heurte à la contrariété des faits, elle n’engendre que la fureur de ceux qui se considérant comme faisant partie du peuple ne prennent pas le « populisme » comme un gros mot, mais l’expression de leur bon sens, ce que l’on appelle la sagesse des nations.
On peut souhaiter que notre élite méritocratique qui a démérité passe la main. Mais à qui dira-t-on ? Comme toujours à une élite de qualité inférieure qui assurera une transition , la question la plus importante sera vers quoi.
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