La stratégie du concombre masqué
- André Touboul

- 17 janv.
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Le Premier ministre, toujours en mal de Budget pour l’Etat, file la métaphore culinaire en évoquant le roti aux pruneaux qu’il faut ficeler, farcir avant d’enfiler le pruneau (sic). On peut, dans sa situation, aussi penser au sandwich au cornichon, dans lequel, entre deux tranches de pain rassis PS et LR, le chef du Gouvernement, qui a renoncé à gouverner dès sa nomination, est un cucurbitacé peu acidulé dont on hésite sur le point de savoir s’il s’agit d’un légume ou d’un fruit.
L’apnée fiscale à laquelle sont astreints les Français est sans doute préjudiciable à la croissance. La bonne santé de la Bourse, dont les champions réalisent largement leurs profits à l’étranger, est un trompe l’œil qui ne masque pas le record des défaillances d’entreprises. Elle atteint encore plus gravement le moral de l’ensemble de la population que Monsieur Lecornu, bien à l’abri de son étrange tricot qui ressemble à un gillet pare-balle, a plongée dans l’anxiété. Il était, en effet, imprudent de laisser le Parlement énumérer les tortures d’impôts et taxes dignes de la question médiévale, ordinaire et extraordinaire. Cela ne pouvait que provoquer un réflexe d’épargne de précaution sans précédent, l’opinion étant toujours très prompte à considérer la promesse du pire comme la certitude du probable.
La stratégie du concombre masqué, dont le destin est d’être croqué tôt ou tard, ne permettra pas le vote d’un Budget pour 2026. C’est acquis. Reste le 49.3 dénoncé hier encore par la gauche, mais que le PS préfère, espérant se faire violer plutôt que de perdre son honneur d’opposant. En dernier recours, ce sera l’inédit des Ordonnances prises en application de la loi spéciale de trois articles votée à l’unanimité, en catastrophe, fin décembre en vertu de l’article 47 de la Constitution.
Cette loi autorise la perception des impôts existants ((art. 1er), indique le montant des dotations aux collectivités locales (art. 2), et permet à l’exécutif d’emprunter pour la gestion de la trésorerie. Elle est muette sur les autres dépenses, mais complétée par un Décret ouvrant les Services Votés (DSV) publié le 30 décembre. Le DSV précise et reconduit pour 2026, les crédits des programmes budgétaires de 2025, dans la limite de ce que prévoyait la loi de finances pour cet exercice. Ces crédits constituent le minimum de dépenses que le Gouvernement juge indispensable pour poursuivre l'exécution des services publics dans les conditions qui ont été approuvées l'année précédente par le Parlement. Toutefois, seules les dépenses jugées indispensables pour poursuivre l’exécution des services publics pourront être exécutées.
En effet, selon l’article 45 de la Loi organique 2001-692 : « Les services votés, au sens du quatrième alinéa de l'article 47 de la Constitution, représentent le minimum de crédits que le Gouvernement juge indispensable pour poursuivre l'exécution des services publics dans les conditions qui ont été approuvées l'année précédente par le Parlement. Ils ne peuvent excéder le montant des crédits ouverts par la dernière loi de finances de l'année. »
Le choix entre 49.3 et ordonnances de l’article 47, n’est donc pas neutre. Dans le premier cas le Gouvernement pourra augmenter les impôts et taxes, ainsi que les dépenses par rapport à ce qui a été voté pour 2025. Dans le cas des ordonnances, s’il veut ajouter des dépenses à la liste de la loi spéciale, le Premier ministre devra opérer une véritable revue des priorités, sans doute salutaire.
Certains juristes disent qu’il pourrait avoir recours à une Loi de Finances Rectificative, mais outre le fait qu’il devrait obtenir un vote au Parlement, on peut douter de la légalité d’une rectification à un texte qui n’aura pas existé.
L’un des aspects que la consistance de ce qui servira de Budget 2026 à l’Etat, sera de déterminer les votes des prochaines échéances électorales. Mais quelque soit le contenu final du Budget, et même si, comme il l’annonce, le Premier ministre préserve vraiment les ménages, le ressenti de la séquence budgétaire aura été celui d’une soumission du Gouvernement Lecornu au PS, et d’une poltronnerie de la droite LR.
Le parti de Retailleau, dispersé façon puzzle entre la participation au gouvernement , la collaboration à l’Assemblée, et la combination au Sénat, risque fort d’être cruellement déçu par les résultats des municipales. Elle dit attendre une vague bleue, mais il est prévisible que l’électorat du centre droit ne se mobilisera pas en masse pour soutenir des candidats d’une droite sans conviction, ni leader, ni colonne vertébrale.
Plus lisible, le PS pourra compter sur ses « victoires » tactiques, et son trophée « la suspension de la réforme des retraites » ; mais cela ne contrebalancera que difficilement l’effet de discordance avec les LFI devenus infréquentables.
Quant à eux, les RN et les Mélenchonistes sont trop peu implantés localement pour rafler autre chose que des miettes, ou réussir quelques coups d’éclat.
Au total, les municipales risquent fort d’être un moment politique pour rien, dont les seuls bénéficiaires seraient les verts qui se maintiendraient contre toute attente, là où ils se sont introduits par effraction il y a six ans. On peut aussi s’attendre à quelques matchs people tel que celui de Sarah Knafo à Paris où Mme Zemmour affrontera Mme Mélenchon en la personne de Sophia Chikirou.
Présidentielles. Le trou de souris pour Marine Le Pen se précise. Le Parquet général vient de l’ouvrir en proposant à la Cour d’écarter une bonne partie des dossiers qui étaient imputés à la patronne des RN. On voit déjà par quel arrêt ramenant à deux ans (dont un déjà exécuté) l’inéligibilité de Mme Le Pen, les Magistrats pourraient échapper au reproche d’immixtion dans les élections présidentielles. Les électeurs seraient informés, la peine exécutée, et l’honneur de la Justice serait sauf. Il restera à la Cour à moduler la peine de prison, en l’assortissant au besoin du sursis, si elle veut éviter le ridicule d’une élection Présidentielle où l’un des candidat, ou même l’élu pourrait l’être depuis sa prison, ou pourvu d’un bracelet électronique.
Post Scriptum : Saisi par l’hubris de son coup réussi au Vénézuéla, oncle Donald annonce aux Iraniens révoltés et massacrés par les Ayatollahs que « L’aide arrive », mais rien ne vient. Il s’en prend aussi au Groenland qu’il déclare indispensable à la défense nationale US. Mais US, ce n’est pas « nous » disent les Danois, et avec eux plusieurs européens qui se souviennent que Trump lui-même leur a expliqué la différence.
Dans ces deux cas, la difficulté pour le Président à la langue rapide est la même : il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Frapper l’Iran ne fera pas fuir les Mollahs, et envahir le Groenland ne fera impression que sur les ours blancs, car il s’avère que les Inuits préfèrent la sécurité sociale danoise aux mirages des dollars américains que l’on ne dépense qu’une fois. Lucky Luke se tire deux balles dans les pieds, et c’est lui qui danse comme dans les bons vieux westerns.
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