Le goût des asticots

Les Français n’auront pas à choisir « fromage ou dessert » après une campagne électorale qui les éclairerait enfin sur les perspectives d’avenir. Il devront se déterminer entre les pires des potions amères. Mais quelle que soit l’issue de ce choix cornélien, l’électeur aura à la fin un goût d’asticots dans la bouche.
En effet, loin de réaliser l’aspiration apparente des médias de voir la prochaine présidentielle être le champ de confrontation des programmes et des perspectives, il est prévisible que celle de 2027, si elle se tient, sera une bataille de chiffonniers, où stigmatisation, victimisation, et invectives tiendront lieu de débat d’idées.
La réserve de tenue effective du scrutin n’est pas de pure réthorique. En effet, si, ce que l’on annonce de plusieurs sources, un conflit éclate entre l’OTAN et la Russie, à l’initiative de cette dernière, il n’est pas inconcevable que 2027 soit reporté à plus tard. Gageons cependant que les services secrets américains se trompent, et que les généraux français en fonction dramatisent. La stupidité de Vladimir Poutine n’est pas garantie, bien qu’elle ait été amplement démontrée tant dans l’engagement que dans la conduite de sa guerre contre l’Ukraine. Après la reconduction de 2022, Macron bénéficierait d’une prolongation, mais la probabilité reste mince, l’histoire ayant la singulière habitude de ne jamais se répéter.
Il y aura donc campagne électorale et vote. La première est d’ailleurs engagée dans ses préliminaires. On ne connait pas encore les candidats effectifs, mais l’on sait déjà à quoi l’on peut s’attendre. Et ce ne sera pas un débat de haute volée permettant de trancher les multiples nœuds gordiens qui entravent le pays.
La première raison est qu’en l’état du vocabulaire politico-médiatique, les mots les plus simples comme démocratie, Etat de droit, liberté d’expression, justice sociale, n’ayant plus le même sens pour tous, il ne peut y avoir de dialogue que de sourds.
Une deuxième raison tient à ce que les médias eux-mêmes n’ont jamais été autant déchirés. Au delà d’un lexique différent, les faits mis en avant sont à ce point divergents que l’on pourrait croire les journalistes vivant sur des planètes parallèles, sans parler des interprétations décalées auxquelles se livrent les organes de presse. Pour permettre une mise en balance des différents programmes, et une pesée précise des diverses promesses, il faudrait un minimum de consensus journalistique. Or celui-ci fait défaut, au point que les uns ne rêvent que d’interdiction des autres. « Si l’on ne fait pas taire ceux qui divergent, ce sera le charivari, et dans la confusion se glissera l’ingérence étrangère ». Voilà ce que l’on entend. Tous les médias doivent parler d’une seule voix… la mienne. Un requiem pour la liberté d’expression, éléments essentiel de la démocratie.
Le troisième motif d’hystérisation de la campagne réside dans l’absence tragique de programmes sérieux susceptibles de répondre aux défis actuels. Certes, il existe des projets articulés de gouvernement qui selon leurs auteurs règleraient tout. Mais, soit leur mise en œuvre nécessiterait une révolution préalable avec passage à un régime dictatorial, soit leur application pratique se révèlerait impossible dans notre République. Ce sont les tenants de la rupture plus ou moins radicale. Mais d’autre part, ceux qui prônent une continuité modulée peinent à rendre visible une martingale qui n’existe pas ou s’est révélée perdante jusqu’ici. Chacun reconnaîtra les siens.
En quatrième lieu, la configuration de l’offre politique s’oppose à l’instauration d’un débat serein. Une candidate arrive en tête, très largement, des intentions de vote, de sorte que c’est par opposition à elle que chaque prétendant à figurer au second tour devra se déterminer. Au surplus, cette candidate est sous la menace d’un empêchement judiciaire qui la stigmatise et la victimise. Quand au programme de cette candidate, il n’est pas seulement irréaliste, il est inexistant pour ce qui est essentiel, ce qui vide le débat à son propos de tout objet. En effet, si elle est parvenue à occuper la première place, et de loin, la candidate du Rassemblement National ne le doit pas à la pertinence de ses propositions, mais à la déconfiture des autres partis dont les discours sont passés du déni à l’impossibilisme. Tout au long de la dernière décennie, le RN a capitalisé sur les erreurs de ses adversaires. Il s’est contenté de voir les partis de gouvernement s’enfoncer dans les sables mouvants de leur propre incompétence. Certes, il fut seul à préempter les problèmes réels, mais ce fut en simplifiant à l’extrême ses solutions d’autant plus radicales qu’il n’avait pas à les appliquer.
Le coup de théâtre qui priverait Mme Le Pen de sa victoire ne sera pas un coup de Trafalgar de ses compétiteurs, par lequel une manœuvre programmatique inédite ou audacieuse, comme celle de Nelson en infériorité numérique au large de Cadix, ferait triompher une stratégie contre elle. Ce sera plus clairement un coup de Jarnac, judiciaire ou politique, qui entraverait la favorite des sondages. Pour ceux qui ne sont pas férus d’histoire, précisons que ce coup ne tient pas son nom de « j’arnaque », mais fut celui assez peu loyal qui permit au baron de Jarnac de sortir vainqueur d’un duel perdu d’avance.
Le scrutin à venir s’annonce sous le régime des boules puantes.
Si, en se bouchant le nez, la gauche vote à droite ou la droite à gauche pour « faire barrage », et que la candidate Le Pen se fracasse le crâne sur le fameux plafond de verre, l’élu qui lui serait préféré aura bien du mal à mener quelque politique que ce soit, même mauvaise, sa situation étant alors pire que celle de Macron depuis la dissolution. Elle ne résultera pas d’une plateforme politique commune, ni d’un élan populaire, et nul doute que ce hiatus se concrétiserait lors des législatives suivantes.
Comme tous les verdicts des urnes, cependant, la règle de la surprise se combine avec le goût espiègle du contre-pied dont les électeurs sont coutumiers. Ce qui est écrit, c’est que rien ne l’est.
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