Si Jarry m’était conté…
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Si Donald Trump était conté à Alfred Jarry, il y prendrait un plaisir extrême. De la royale bedaine, au croc à phynances accapareur de taxes possiblement douanières, en passant par le prurit verbuleux qui lui coule du nez, nul doute qu’il y aurait reconnu son Père Ubu, issu d’un canular de potaches dont les surréalistes, dont il fut un précurseur, étaient friands.
La Pataphysique imaginée par Jarry se présente comme la science des solutions imaginaires, pour ne pas dire alternatives, et une inversion systématique de la logique scientifique, allant, pourquoi pas, du climatosceptique à l’antivax.
Dans ses aventures guerrières le Président américain n’est guère plus heureux que le Père Ubu. Ayant loupé le prix Nobel de la paix que l’on donne pourtant à n’importe qui, il est en voie de manquer le Nobel de la guerre.
Néanmoins, comment nier qu’il était urgent de stopper, à défaut de la renverser, la spirale d’endettement vertigineux des Etats-Unis, de retarder, sinon bloquer, le programme nucléaire militaire de l’Iran, et de contraindre l’Europe à investir pour assurer sa propre défense…
La véritable faute que l’on peut imputer à Donald Trump est de déconsidérer des causes justes, par ses outrance et maladresses, de sorte qu’il n’est pas plus performant que ses prédécesseurs qui agissaient dans le même sens sans le proclamer. Au fond, la critique majeure que l’on peut faire au Président Trump est sa versatilité. Il défend mal des causes justes et ne les soutient pas avec constance. C’est Hercule dilettante salopant tous ses travaux.
Au-delà de ce personnage à la Goldoni, on ne peut ignorer l’absurde de notre propre société. On s’y plaint du matraquage fiscal, mais l’on déplore que l’Etat ne déverse pas assez de milliards sur les plaies que les chaos de l’histoire nous infligent. Pis, on s’émeut de ce que le Gouvernement n’ait pas commandé assez de vaccins ou de masques lors du COVID, mais aussi des lunettes de protection pour admirer l’éclipse solaire du 12 août. Allô Maman bobo !
Nos bons apôtres proclament la sacralité de la liberté d’expression, mais dans la même foulée, ils exigent par le truchement de l’ARCOM que la police de la pensée s’exerce avec la plus grande rigueur, sans se soucier du risque de sombrer, sans l’avoir voulu, dans une Gestalt polizei. Celle-ci n’est pas d’un autre âge. Une police du comportement est à l’œuvre en Chine où l’on distribue les « bons et mauvais points » sociaux. On y détermine le « profil de fiabilité » d’un individu ; certes, les sanctions sont indirectes (accès au crédit, aux marchés publics, restrictions de voyage) plutôt que coercitives au sens policier, mais elles sont réelles.
Notre époque est foncièrement DADA. Ses décontructeurs ne sont l’avant-garde de rien, la pensée y divague au hasard, et les institutions sont mises à bas, au plus bas. C’est la déroute de la raison, sa retraite de Russie… et d’ailleurs.
L’urinoir de Duchamp préfigurait que tout est consumable et défécable. Le pouvoir d’achat est aujourd’hui pouvoir d’à chier. Le sixième continent est un immense vortex de déchets de matières plastiques. L’Absurdistan dans lequel on vit ne nous épargne aucun outrage, mais nous persistons à le vouloir tout moche qu’il soit.
Et pourtant, il existe une protestation sourde qui est un espoir. Ce siècle n’est pas ténébreux comme le fut le précédent, il est seulement chaotique. D’ornières en ornières, il brinquebale. Mais ses perspectives existent. Alfred Camus voyait le destin de l’homme pareil à celui de Sisyphe, condamné à hisser sur la montagne un rocher qui sans cesse en dégringole, le pénible était joint à l’inutile. L’homme de notre époque est riche de perspectives. Il est augmenté, il est libéré, il est informé… Certes, un peu fat, il se prend pour Dieu alors que follower, il est souvent mouton, mais c’est déjà mieux que de se croire le Diable avec Sartre, le nauséeux.
Nos insatisfactions sont à la mesure de nos exigences qui pour nos ancêtres étaient un luxe inconcevable. Le monde est en bataille, leurs forêts brûlent, et les Français s’inquiètent de ce qui va perturber leurs vacances.
Il a eu la Belle époque qui fut avant 1914, un moment de bouleversements techniques, scientifiques, culturels et sociaux, et les Années folles dans l’après guerre de 1920 où l’Europe voulait profiter de la vie. Notre présent sera-t-il qualifié de fou ou de beau, avec le recul du temps ? On y trouve entremêlés les mêmes traits que ces deux périodes de l’histoire du 20ème siècle ? Cumulés bien que contradictoires.
Dans une civilisation des loisirs, ce sont les clowns qui font recette. C’est sans doute pourquoi Donald Trump est le plus représentatif de notre époque, entouré de Poutine, son faire-valoir Monsieur dé-Loyal et Xi en clown triste. Si Trump est notre punition, nous la méritons.
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